L’album cache-cache de Phuong Tran, 1er prix du concours 2021

Premier prix du concours Cache-cache, Visible-invisible, Phuong Tran nous raconte ce qui se cache derrière son Lucie au cœur sensible.

© Phuong Tran pour l’Atelier A3

Phuong, raconte nous ton parcours

© Phuong Tran, Autoportrait pour l’Atelier A3

Je suis vietnamienne, originaire de Nha Trang. Après le bac, j’ai suivi une formation en design, puis j’ai travaillé en tant que graphiste-illustratrice sur des dessins animés vietnamiens.

J’ai voulu poursuivre des études en France et j’ai intégré le lycée Claude Garamont* de Colombes en DNMADE graphisme. Cette année fut très enrichissante. J’ai à la fois découvert le système éducatif français et réajusté mes connaissances ; ce fut comme une année de mise à niveau. J’ai ensuite changé d’établissement afin de pouvoir poursuivre mes études en alternance. En septembre, j’ai intégré l’Institut Supérieur des Arts Appliqués** à Bordeaux pour une année de formation en Design graphique.
En parallèle, je travaille en entreprise. J’apprécie l’aspect plus concret que me permet cette immersion. Il s’agit d’une entreprise d’e-learning, j’y réalise les supports de communication, des vidéos en motion design… C’est un poste très polyvalent.

Je voudrais continuer dans l’illustration. J’aime vraiment l’idée de raconter et d’illustrer des histoires, comme je l’ai fait pour le concours A3.
Je souhaiterais aussi rentrer dans mon pays. Mais au Vietnam, le marché du livre jeunesse et de l’album illustré, s’il existe bien, reste encore contraint par une forme narrative qui emprunte aux contes traditionnels et aux légendes, sans véritablement de création comparable à ce que l’on trouve ici.

  C’est quoi ton truc préféré dans la vie ?

© Phuong Tran, l’atelier imaginaire

Mon truc préféré, c’est d’écouter de la musique. Plusieurs genres musicaux me plaisent, alors je varie en fonction de mon humeur. Quand j’écoute de la musique, tranquillement sur mon lit, mon esprit vagabonde vers de nouveaux horizons, et j’imagine alors des scènes précises. Souvent, ça me donne beaucoup d’inspiration. C’est quelque chose de très important dans ma vie.

 

  Raconte-nous ton album.

© Phuong Tran

C’est l’histoire d’un chat loubard qui veut quitter sa propriétaire pour conquérir le monde. Mais il doit trouver la clé qui ouvre la porte de chez eux et il se met à la chercher. Finalement, ce chat se rend compte que la disparition de cette clé n’est pas le seul obstacle qui l’empêche de partir.

Comment as-tu réussi à dérouler ton fil narratif ?

Au début, j’ai imaginé l’histoire d’un garçon-fantôme et d’une fille qui jouaient dans une maison abandonnée. À travers ce thème, je voulais parler de la mort, mais c’est compliqué de l’aborder dans un album jeunesse de 16 pages.

© Phuong Tran, destin de chat

Alors, j’ai repensé mon projet autour d’une idée plus simple et plus conventionnelle, avec un chat et une narration en forme de boucle, dont le point de départ et d’arrivée sont identiques. C’est un procédé que je trouve efficace : le protagoniste tente de faire quelque chose pour, finalement, revenir à son point de départ. Il n’a pas avancé, tout simplement. J’aime cette ironie : on n’échappe pas à son destin de chat ! Ce procédé permet également de maintenir l’histoire dans un cadre précis.

Ensuite, j’ai tout imaginé autour de la personnalité de ce chat, de sa façon de réagir, de rebondir ou de s’avouer vaincu, selon les obstacles qu’il rencontre.
Quant à l’humour, je trouve qu’il a toute sa place dans un album jeunesse. Il s’exprime bien sûr à travers le dessin et le comique de certaines situations. L’humour n’est pas très facile à intégrer pour moi dans les conversations du quotidien en langue française ! Alors j’en ai profité avec ce projet d’album jeunesse.

  Quels écueils as-tu dû surmonter ?

Je n’avais jamais imaginé ni réalisé d’album jeunesse avant ce concours. J’avais donc du mal à évaluer ce qu’il était possible d’y raconter, et avec quel niveau de complexité, surtout en 16 pages. Je savais que je voulais une narration en boucle. Mais comment dire les émotions, comment rendre compréhensibles les actions des personnages ? J’ai beaucoup corrigé et ajusté la narration et le dessin au fur et à mesure de mon avancée. J’ai ajouté des détails, modifié des scènes, revu le rythme. Pour que le lecteur ne s’ennuie pas, j’ai multiplié les séquences sur chaque double-page.

© Phuong Tran

Pour cela, je me suis inspirée des romans graphiques. J’avais besoin de comprendre comment d’autres illustrateurs gèrent l’espace et le rythme.

  Quelles ont été tes étapes de travail (crayonnés, story-board…) ?

© Phuong Tran

Avant de faire le croquis du chat, j’ai établi une planche de tendances : j’ai cherché des visuels pour déterminer vers quel style graphique j’allais m’orienter. La palette de couleurs a également été définie en amont. C’est une gamme resserrée autour du rose, du parme et du jaune. Définir d’emblée la gamme me permettait d’imaginer plus facilement mon histoire.
La recherche du chat m’a pris pas mal de temps, j’ai réalisé beaucoup de croquis avant de trouver sa forme définitive. Sa représentation devait coller avec une histoire à destination des enfants : je voulais qu’il soit mignon, mais aussi qu’il dégage autre chose : puisqu’il est un peu « méchant » et loubard, il fallait que cela se sente dans le dessin.

© Phuong Tran, recherche du personnage

Le story-board est venu ensuite, mais je l’ai corrigé de nombreuses fois, en ajoutant ou en supprimant des scènes.
Pour la réalisation, j’ai d’abord fait un dessin à la main, que j’ai scanné puis redessiné sur l’ordinateur. Le rendu de mon trait au crayon ne me satisfaisait pas. La couleur est venue ensuite, puis j’ai ajouté du grain et de la texture afin d’obtenir un aspect plus personnel et manuel .
Le dessin numérique n’est pas forcément une technique que j’utilise, j’aime plutôt dessiner à la gouache ou à la craie grasse. Mais pour respecter les délais du concours, j’ai trouvé plus pratique de réaliser cet album sur l’ordinateur, les corrections étant plus simples et plus rapides en numérique.

© Phuong Tran, chemin de fer

  Quelles sont tes influences ?

Kiss and Goodbye, de l’auteur taiwanais Jimmy Liao, est un livre qui parle de l’oubli quand on grandit. Si ses protagonistes sont des enfants, Jimmy Lio s’autorise pourtant à traiter des sujets existentiels comme la mort, la perte, l’oubli. Ça n’est pas très conventionnel mais il n’a pas peur de cela, et c’est fort.

Oliver Jeffers, qui a écrit pour sa fille l’album What we’ll build (publié en France sous le titre Toi et moi, ce que nous construirons ensemble, à l’École des Loisirs), raconte des histoires très simples mais très émouvantes. Il a un imaginaire fort et propose des albums avec différents niveaux de lecture. C’est une synthèse que je vise dans mes histoires.

Je suis aussi différents artistes, comme Haley Tippmann, Beya Rebaï, Clara Debray, Fran Meneses ou Marc Majewski, dont j’aime les couleurs et le dessin.
Du côté de l’animation, qui a aussi une grande influence sur moi, je peux citer La Forêt de l’Étrange (Cartoon Network) dont la narration en boucle m’a marquée ; Wallace and Gromit (Aardman Animations) et Mes voisins les Yamada (Studio Ghibli), pour l’humour sarcastique. Mon film préféré reste La Tortue rouge de Michael Dudok de Wit, avec son rythme lent et contemplatif.

  Et si c’était à refaire ?

Je referais tout à la main ! Et aussi, je prêterais plus attention aux détails : au fil du travail et parce que j’étais prise par le temps, j’ai lâché cette cohérence d’ensemble à laquelle j’aimerais mieux veiller à l’avenir.


*Lycée Claude Garamont, Colombes : https://www.lyceegaramont.fr
**LISAA, Bordeaux : https://www.lisaa.com/fr