«Jeux d’ombre» de Sarah Forté

Lauréate du second prix du Concours 2021, Sarah Forté nous raconte comment elle a conçu et réalisé son album Jeux d’ombre.

© Sarah Forté, pour l’Atelier A3

  Sarah, raconte-nous ton parcours

© Sarah Forté, Autoportrait pour l’Atelier A3

Après mon Bac littéraire, spécialité arts plastiques, j’ai suivi les cours d’une MANAA à Bordeaux qui m’a permis d’explorer tous les possibles des arts appliqués. À l’issue de cette mise à niveau, j’ai intégré le LISA* à Angoulême pour suivre un DNMADE Graphisme, mention Illustrations et micro-édition. Cette formation est assez polyvalente : la technique y tient une grande place ; on touche à plein de choses différentes, c’est super ! Et aussi, très concret, puisqu’on réalise de nombreux projets : j’ai pu faire des livres pop-up, par exemple, ou des projets narratifs.

En troisième année, en revanche, on se concentre sur un seul et gros projet en lien avec son sujet du mémoire. Tout cela nécessite beaucoup de recherches et la création d’un bel objet-livre.

Et je ne compte pas m’arrêter là ! Plusieurs écoles et Masters m’intéressent pour continuer à me spécialiser dans l’illustration. J’ai repéré notamment un nouveau Master de l’Université Bordeaux Montaigne** : c’est une formation professionnalisante et il y a la possibilité de partir à l’étranger. Ainsi qu’une autre à Caen très axée sur l’illustration et l’édition…

Je me verrais bien aussi apprendre la typographie à Estienne. La fabrication, le papier, la reliure…

  C’est quoi ton truc préféré dans la vie ?

© Sarah Forté, l’atelier imaginaire

Regarder des films. Ça peut paraître banal, mais être plongée dans une histoire pendant deux heures, s’attacher aux personnages, c’est un réel plaisir. Et c’est une source d’inspiration tant sur le plan de l’esthétisme que sur celui de la narration. J’analyse les cadrages et le rythme, et cela nourrit mon travail.

  Raconte nous ton ton album !

© Sarah Forté

C’est l’histoire de l’ombre d’une statue qui en a assez d’être immobile toute la journée et qui décide d’explorer ce qui l’entoure. Sauf que le soleil n’est pas de cet avis et voudrait bien qu’elle reste tranquille et sage. L’ombre vit plein de petites péripéties avant d’être contrainte de retourner à sa place. Et là, miracle ! une autre statue est apparue. L’ombre n’est plus seule et découvre une nouvelle amie.

  Comment as-tu réussi à dérouler le fil narratif ?

© Sarah Forté

Quand j’ai découvert le thème « cache-cache et visible-invisible », j’ai noté des mots, des idées ou des situations. L’idée de l’ombre a émergé assez vite. Mais pas l’histoire elle-même. J’avais d’abord en tête deux histoires : une première où l’ombre cherchait de qui ou de quoi elle était l’ombre ; une deuxième idée d’un enfant entouré d’ombres également sans origine et qu’il dessinait. Ces deux pistes étaient un peu complexes et peut-être hors sujet.

Je me suis recentrée sur l’ombre et le soleil, l’ombre n’apparaissant qu’avec le soleil et qui disparaît dès que celui-ci est caché par des nuages.
Cette idée d’une ombre qui s’affranchit et se joue du soleil, cela m’a plu !

  Quelles ont été les étapes de travail ?

© Sarah Forté

Le premier choix à opérer était celui de la technique : habituellement, je travaille au crayon et je colorise à l’aquarelle ou à la gouache. Pour cet album, j’ai choisi de tout faire à l’ordinateur. Un vrai challenge que de tester cette nouvelle technique et de réaliser tout un projet avec la tablette ! Si j’avais déjà dessiné quelques personnages avec Procreate, c’était sans décor ni texture. J’ai dû me familiariser avec les paramètres comme les correspondances de couleur entre Procreate et Photoshop… Je n’obtenais pas les mêmes nuances de bleu, par exemple.

© Sarah Forté

Pour les dessins des personnages, je faisais quand même un crayonné sur papier pour les recherches de position notamment puis je scannais. Je me suis bien amusée avec la création de texture et de matières.

Sur un A3, j’ai imprimé le chemin de fer que vous aviez mis à disposition pour pouvoir crayonner dessus. Je voulais absolument avoir une version aboutie avant de passer au dessin, j’ai passé pas mal de temps sur le storyboard pour définir le rythme et le cadrage.

© Sarah forté, Storyboard pour l’Atelier A3

Au début, l’histoire n’était pas très fluide, j’avais uniquement des idées de séquences. Les assembler, les relier, de façon à constituer une histoire cohérente, s’est fait progressivement. J’ai quand même fait des changements de dernière minute parce qu’à l’étape du dessin final, certaines situations ne fonctionnaient pas ou ne me plaisaient plus.

Avant de m’inscrire au concours, je venais de terminer un projet narratif sous forme de bande dessinée et je suis partie de là pour imaginer cette histoire sous une forme qui emprunte largement les codes de la BD, avec cadrage et plusieurs scènes par page. M’inscrire dans la seule double page me faisait craindre de ne pas avoir suffisamment de place pour raconter. Les cases permettent de créer une histoire plus dynamique et de jouer avec des espaces cernés et d’autres à fond perdu.

© Sarah Forté

C’est un choix qui ne découle pas uniquement de la pagination, c’est aussi une envie de rythme, d’autant que l’album est muet.

Et la gestion de la couleur ?
Ces nuances de bleu ne se sont pas imposées d’emblée. Comme je n’avais pas l’habitude du dessin numérique, j’ai pensé préférable de privilégier une harmonie de couleurs comme unité graphique. Finalement, cette gamme resserrée sert l’histoire de cache-cache, puisque l’ombre bleue se fond dans les décors de même teinte en camaïeu et cela permet des contrastes avec le jaune du soleil. Quelques touches de couleurs créent ensuite ponctuellement une rupture dans l’histoire.
Mes incertitudes portaient sur ce choix d’une teinte dominante alors qu’il s’agit d’un album pour enfants que j’imagine plus coloré et sur le choix d’une héroïne plutôt adulte. De manière générale je n’ai pas un style « jeunesse ». Les histoires que j’imagine s’adressent à un public plus âgé. Mais je pense qu’une histoire peut avoir différents niveaux de lecture.

  Quelles sont tes influences ?

Pour cet album, je dirais l’illustrateur Jon Klassen. Il utilise beaucoup d’effets de masses et il joue énormément avec les textures ; ses couleurs sont aussi très audacieuses pour des livres jeunesse : elles sont désaturées, assez ternes, ou dans des tons très naturels, bruns gris.
Le superbe album jeunesse Boucles de pierre, de Clémentine Beauvais et Max Ducos m’a aussi sans doute inspirée.
Côté peinture, j’aime énormément Edward Hopper pour les décors calmes et silencieux, mais aussi un peu étranges.
Côté illustration, j’aime beaucoup Beya Rebaï qui travaille uniquement aux pastels. Elle utilise des couleurs pas du tout réalistes pour les paysages, j’adore ! L’univers très coloré d’Alexandre Clérisse me plaît énormément aussi. Et je suis le compte Instagram d’une illustratrice qui s’appelle Laura Perez ; elle dessine des visages de femmes en niveaux de gris. Elle a un univers sombre, poétique et graphique que je trouve fascinant.

  Et si c’était à refaire ?

Certains passages manquent de fluidité narrative et c’est un point sur lequel j’aurai aimé revenir et reprendre.

Surtout, je m’organiserai mieux… Si je suis très minutieuse dans mes dessins, par contre j’ai une façon de m’organiser absolument chaotique. L’impératif du planning luttait avec mon désir de perfection ! Pour terminer à temps, j’ai dû être moins tatillon, simplifier les paysages, sans perdre la cohérence graphique. A l’avenir, j’essaierai de mieux gérer mon temps pour éviter la panique au moment du rendu.

En période de doute, à l’école, on peut solliciter les profs. Dans le cadre du concours, c’est plus difficile. D’abord, je n’ai pas eu envie de prendre conseil auprès des enseignants et surtout, je ne me sentais pas de vous questionner. J’étais seule juge et j’ai pu parfois me sentir coincée. Alors, j’interrogeais ma famille et mes amis.

Mais, cet exercice m’a permis de me dépasser : j’avais déjà réalisé des projets mais jamais aussi aboutis, chronophages et conséquents. Ce qui m’a motivé tout du long, c’était l’idée que je faisais cet album pour moi.

© Sarah Forté

*Lycée de l’Image et du Son d’Angoulême : www.lyc-lisa.ac-poitiers.fr
** Université Bordeaux Montaigne, Master illustration