« Dai, sur le chemin » de Ingrid Ksiazyk, 3e prix du concours 2021

Lauréate du troisième prix du Concours 2021, Ingrid Ksiazyk nous raconte comment elle a conçu et réalisé son album : Dai, sur le chemin.

© Ingrid Ksiazyk, « Dai, sur le chemin »

Ingrid, raconte-nous ton parcours.

Je ne travaille pas du tout dans l’illustration ! J’ai suivi une formation scientifique en école d’ingénieurs, et je suis chef de projet dans un grand groupe depuis quelques années.

© Ingrid Ksiazyk, autoportrait pour l’Atelier A3.

J’ai toujours aimé les arts plastiques, ça fait une vingtaine d’années que je fais de la céramique. J’ai suivi des cours à la MJC d’Issy les Moulineaux (Maison des jeunes et de la culture), puis à l’école d’arts plastiques de Saint-Denis, et aujourd’hui, j’anime un atelier pour adultes à la MJC de Pontault-Combault.

Ce goût pour les arts plastiques, c’est quelque chose qui m’habite depuis que je suis étudiante. À l’époque, j’aurais rêvé faire une école d’art… Ensuite, je me suis mise à travailler et la vie a continué son chemin. Et puis il y a eu « l’effet confinement », le fait de se retrouver enfermé chez soi. Je me suis demandé si je me voyais continuer dans ma branche…  Et la réponse était non, c’était clair ! Je savais que je voulais m’orienter vers quelque chose de créatif, où je pourrais m’exprimer davantage.

J’ai effectué des recherches pour trouver une formation compatible avec mon travail, parce que je ne pouvais pas tout arrêter du jour au lendemain, et je me suis décidée pour l’EDAA (École d’arts appliqués à distance), en illustration. Le seul préalable pour s’inscrire était un entretien de motivation, et la formation avait l’avantage d’offrir une grande liberté dans la manière d’organiser son temps. Tous les cours sont disponibles en ligne, et l’étudiant a trois ans pour finir le cursus. C’est pour ça qu’on y trouve des profils variés, aussi bien des jeunes qui peuvent valider la formation plus rapidement que des gens qui travaillent. J’apprécie aussi qu’il y ait néanmoins un service pédagogique disponible et à l’écoute : les profs sont là pour échanger sur les travaux à rendre, et tous les devoirs sont corrigés par des professionnels, qui nous font un retour sur nos rendus. C’est une formation qui est très tournée vers la vie active, vers le concret.

  C’est quoi ton truc préféré dans la vie ?

Avant d’avoir mes enfants, j’ai voyagé… Je voyage beaucoup moins maintenant, et quand je pars, c’est en France ou dans des pays proches, la Belgique, l’Allemagne… Avant, j’allais un peu partout, en mode routarde ! Mon autre passion, c’est vraiment la céramique, et de manière plus générale, le fait de créer. J’ai toujours plein d’idées dans la tête et pas assez de temps pour toutes les réaliser, c’est très frustrant.

© Ingrid Ksiazyk, nana’lin Monroe, en cours de modelage.
© Ingrid Ksiazyk, autre réalisation.

  Raconte-nous ton album.

C’est l’histoire d’un petit garçon qui vit au Japon et qui sort de l’école maternelle. Il a 5 ans et il fait le trajet depuis son école (en ville) jusqu’à sa maison (à la campagne).

© Ingrid Ksiazyk, « Dai, sur le chemin »

Ma première pensée en découvrant le thème du concours (cache-cache / visible-invisible), c’était que quand des enfants jouent à cache-cache, on les voit toujours : il y a systématiquement un bras qui dépasse, ou ils se planquent derrière une chaise percée.

Le thème du Japon est ensuite arrivé un peu par hasard, en faisant des recherches d’images. Je ne suis jamais allée au Japon, mais c’est un pays qui m’attire, avec une imagerie au graphisme très épuré, et c’était ce que je recherchais pour le concours.  Comme c’était la première fois que j’allais raconter une histoire, je ne voulais pas me lancer dans quelque chose de trop complexe. Il y avait aussi cette contrainte de l’album sans texte qui devait malgré tout rester compréhensible.

À la médiathèque, j’ai trouvé des guides de voyage sur le Japon, et j’ai même consulté des cartes pour vérifier si mon histoire d’écolier qui prend le train pour passer de la ville à la campagne était plausible.

  Quels sont les écueils que tu as dû surmonter ?

Ça faisait longtemps que je n’avais pas utilisé de tablette graphique, et je me suis imposée cet outil pour m’exercer. J’ai fait tous mes croquis sur papier, puis je les ai numérisés pour les retravailler sur l’ordinateur.

J’ai utilisé Krita, un super logiciel libre pour le dessin, qui inclut de nombreuses palettes de brosses, de couleurs… Ensuite, pour le montage du livre, j’ai dû utiliser Photoshop, que je trouve moins intuitif et moins fin. Le passage d’un logiciel à l’autre a été difficile. Ça m’a demandé de trouver des solutions techniques en effectuant des recherches sur les forums.

  Concrètement, quelles ont été tes étapes de travail ?

Pour le déroulé de la narration, je me suis fait une petite liste de lieux que le héros pourrait traverser et des rencontres qu’il pourrait faire. Je savais par exemple que je voulais un passage avec des personnes âgées, car il y a un rapport aux personnes âgées très important au Japon, et j’ai aussi pensé à des femmes habillées en tenue traditionnelle parce que j’aime le rendu des textiles.

J’ai noté ces idées sur des post-it que j’ai collés sur le chemin de fer devant moi, puis j’ai ordonné tout cela, avec comme trame le parcours entre la ville et la campagne. Ensuite, dans chaque case du story-board, j’ai imaginé ce qui pourrait se passer, en organisant l’espace de la double-page. Je voulais un fil narratif simple, mais avec différents rythmes, pour que le déroulé ne soit pas ennuyeux.

Pour ce qui est du dessin, il a d’abord fallu créer le personnage, Dai, ce qui n’a pas été évident. J’ai aussi passé du temps à faire les croquis du train, de la gare, des textiles japonais. L’idée, c’était d’être le plus proche possible de la réalité, mais aussi d’apporter un côté graphique à l’album, parce que comme le dessin était plutôt simple, il fallait que j’habille les décors, les personnages. Il n’y a pas que le héros qui est primordial dans l’album.

© Ingrid Ksiazyk, storyboard.

  Comment es-tu arrivée à ce personnage tout en couleurs, qui contraste avec tes décors bleus ?

Au départ, je n’avais pas du tout cette idée du trait bleu. J’avais pensé faire l’encrage au noir mais ça ne me convenait pas, ça n’allait pas avec l’histoire… Pendant mes recherches de documentation, je suis tombée sur une illustration dont l’encrage était en bleu. C’était une évidence, je me suis dit que ce serait la couleur de l’album. Pour ce qui est de Dai, je voulais absolument qu’il soit en couleur, avec ses chaussures rouges et son petit chapeau jaune. Il fallait qu’on puisse le suivre et donc qu’il ressorte sur la page. Je me suis néanmoins limitée à ces couleurs car le décor bleu apportait une certaine douceur que je ne voulais pas perdre de vue. Le petit oiseau qui accompagne Dai m’a été inspiré par les dessins animés japonais, dans lesquels on retrouve souvent un petit animal aux côtés de l’enfant.

© Ingrid Ksiazyk, « Dai, sur le chemin »

  Ton travail a un rendu « traditionnel », pourtant tu as travaillé en numérique avec une tablette…

Je ne voulais pas qu’on sente le traitement numérique, que je trouve froid. J’ai cherché une brosse vraiment proche du grain du crayon de couleur, avec une légère vibration dans la teinte et le trait. Avec Krita, j’ai pu travailler en CMJN, et l’interface est intuitive et très orientée « dessin ».

Je suis passée par une étape impression à la fin, pour tout vérifier. À la dernière minute, j’ai eu l’idée d’ajouter le tour jaune sur la couverture. Je voulais de la visibilité pour la couverture et je me suis dit que le jaune allait attirer l’œil. Et puis, c’est quand même une histoire joyeuse !

 

  Quelles sont tes influences ?

Je n’ai pas forcément d’influences, je suis des gens qui travaillent de manière très différente, en peinture, collage, photo, linogravure… Ce qui m’intéresse, ce sont des pratiques singulières. Je peux trouver l’inspiration un peu partout, dans les livres, la visite d’expos, ou même dans le théâtre.

Les enfants aussi m’inspirent beaucoup, je note leurs phrases parfois. Et dans les albums jeunesse, j’aime lire des histoires avec de l’humour mais qui donnent à réfléchir sur le monde. Si je ne devais citer qu’un seul album, ce serait La valise de Chris Naylor-Ballesteros, qui me touche beaucoup pour sa simplicité et son thème.

  Et si c’était à refaire ?

J’ai participé au concours en me demandant si je serais capable de raconter une histoire de bout en bout, et ce qui est génial, c’est que ça m’est venu presque tout seul. Il y avait aussi le défi des contraintes techniques, la gestion des formats, des niveaux de noir… J’ai cru ne jamais y arriver, mais en fait ça va, on s’en remet ! La vraie difficulté, c’est la différence entre ce qu’on dessine et ce qu’on peut imprimer, le passage de l’écran à un objet imprimé. C’est vraiment ce que j’ai appris.

Mon seul regret concerne la scène où Dai est chez lui avec ses parents à la fin de l’album, le bleu de l’ombre est trop fort. Je me dis que j’aurais pu faire autrement.

© Ingrid Ksiazyk, Dai.